samedi 20 décembre 2025

 

Outre Vicente et Sabrina, Rubens avait un autre fils, Roméo. Il était l’aîné des enfants. Un gamin très rebelle qui tenait tête à ses parents et qui ne présentait aucune aptitude aux études et pas davantage au travail de la vigne. Dès dix-huit ans, il revendiqua sa liberté, souhaitant trouver un travail qui lui permettrait de gagner suffisamment de pesetas pour vivre en ville en complète indépendance. Son père, qui ne pouvait plus supporter son état d’esprit et avec lequel la plus banale des discussions tournait à l’affrontement, se mit en quête de lui trouver un emploi. Il connaissait un forgeron à Logroño qui, un jour, lui avait confié chercher un apprenti. C’est chez lui qu’il portait ses socs à affûter et, avec le temps, un lien fait d’amitié et de confiance s’était créé entre les deux hommes. Il se prénommait Raphaël et, outre le travail de battre les fers pour leur redonner du tranchant, il était aussi maréchal-ferrant. Il paraît et ferrait tous les sabots de la contrée, ceux des chevaux qui tiraient la charrue entre les rangs de vigne, mais également ceux des purs sangs de la Guardia-civil locale avec laquelle il avait passé un marché. Toutes ces activités remplissaient largement ses journées et à la saison des labours, les socs à affûter s’empilaient à côté de l’enclume, attendant leur tour, parfois durant plusieurs semaines. Cette situation commençait à agacer les clients qui ne pouvaient supporter de tels délais et Raphaël, conscient du problème, s’était donc mis à la recherche d’un apprenti pour l’épauler. Lorsque Rubens en parla à Roméo, ce dernier, contre toute attente, car en général la contradiction tombait avant que son père n’ait terminé sa phrase, fut enchanté par la proposition et, quelques jours plus tard, Roméo, sous les conseils de Raphaël, parait ses premiers sabots. Très vite Roméo fit preuve d’intérêt pour son travail au point que son patron, très satisfait, lui enseigna le travail de la forge, rougir le métal jusqu’à ce qu’il puisse être martelé, le modeler sur l’enclume pour l’amener progressivement à la forme souhaitée puis le tremper pour améliorer sa dureté. Ainsi, très rapidement, tous deux associant leurs efforts, purent résorber le retard et satisfaire les clients dans des délais devenus convenables si bien que dans les périodes creuses, dans ces moments où les vignerons sont accaparés à d’autres taches que le labour, Raphaël n’avait plus suffisamment de travail pour occuper complètement son apprenti. Il lui confia alors une commande que, faute de temps, il n’avait jamais pu honorer. Un atelier de Tolèdo spécialisé dans la fabrication et la vente de sabres espagnols l’avait sollicité pour forger des ébauches de ces armes qui, le siècle dernier, équipaient les officiers et sous-officiers des différents corps de l’armée espagnole et qui, depuis quelques années, trouvaient un regain d’intérêt dans le monde des collectionneurs.

La commande se limitait au forgeage de la lame, l’atelier prenant à sa charge la finition, c’est-à-dire la gravure de l’acier, la confection de la poignée, de la garde et du fourreau.  Roméo se rendit à Toledo pour rencontrer le client qui lui remit des plans de différents modèles avec les cotes à respecter et les formes souhaitées, puis de retour à Logroño, il mit tout son cœur à l’ouvrage et dans les jours qui suivirent plusieurs ébauches avaient déjà pris forme.  Roméo très vite adora ce travail et n’était jamais avare de ses efforts pour polir et affûter la lame afin que le tranchant et la pointe soient irréprochables. Raphaël était d’autant plus enthousiaste que c’était un contrat fabuleux qui allait lui rapporter bien davantage que le parage des sabots de chevaux, fussent-ils ceux des magnifiques purs sangs de la Guardia Civil. Voyant l’intérêt que Roméo portait à son travail et la qualité des premiers exemplaires, Raphaël confia à son apprenti toute la relation avec le client, ce qui amena Roméo à se rendre régulièrement à Tolède pour se faire présenter de nouvelles commandes et encaisser le fruit des précédentes. Deux heures de train depuis Logroño l’amenaient à l’atelier situé au cœur de la cité historique. Les échanges, toujours cordiaux entre les deux hommes, ne duraient pas plus d’une heure, mais Roméo ne sautait pas pour autant dans le premier train. Il avait été séduit par cette ville, même s’il ignorait tout de son histoire, et adorait flâner dans les ruelles étroites, boire une Cerveza dans un bar et déguster des tapas en guise de dîner. Il n’avait jusqu’alors jamais quitté San Vicente de la Sonsierra où il avait passé toute son enfance et ignorait tout de ces plaisirs réservés aux citadins, même si Logroño lui en avait donné un aperçu. Il s’organisait pour arriver le vendredi soir de sorte qu’il disposait du week-end entier pour se gaver des réjouissances que lui apportait cette ville.  Raphaël, par des amis tolédans, savait tout de cette double vie que menait son ouvrier, mais fermait les yeux, considérant qu’il n’avait jamais fait défaut un seul lundi et qu’il ramenait chaque mois des commandes toujours plus conséquentes.

À mesure de ses voyages, Roméo s’était constitué un cercle d’amis qui s’étoffait de visite en visite. On passait les soirées dans les bodegas à discuter de choses et d’autres ; le football était le sujet de prédilection pour lequel chacun avait son mot à dire, son joueur favori à défendre, son club à encenser. Ce n’était pas encore le règne de Di Stéphano, mais celui des Ricardo Zamora, un gardien d’exception ou d’Isidro Làngara qui fut durant plusieurs saisons le meilleur buteur du championnat. Déjà se dessinaient de grands clubs, comme le Real Madrid ou le FC Barcelone, et beaucoup, dans ces soirées au cours desquelles la cerveza coulait à flots, arboraient le maillot de leur équipe préférée. Roméo, dans ces discussions, retrouvait son esprit critique, cette jouissance innée de prendre le contrepied de ses copains : lui ne prêchait que pour l’Athletic de Bilbao et son joueur phare : Guillermo Gorostiza.  Ces soirées entre amis ne s’achevaient qu’à la fermeture du bar et Roméo terminait très souvent la nuit avec une de ses conquêtes dans son petit hôtel de la rua del sol où il avait pris ses habitudes. Il n’avait pas de difficultés à séduire les filles, car, tout comme son frère Vicente, il était plutôt beau gosse avec cette stature qui caractérise les cabaléros espagnols, son teint mat qui lui assurait   un perpétuel bronzage, de beaux yeux bleus, un sourire facile dévoilant une dentition qui lui aurait certainement permis de s’enrichir à faire la promotion d’une marque de dentifrice. Depuis quelques mois, il s’était entiché de la dernière de ses conquêtes, Carmen, une jolie Andalouse qui venait chaque samedi soir danser le flamenco à l’Hidalgo, un cabaret de la Plaza San Justo. Lorsqu’elle avait terminé de faire tournoyer sa longue robe à volants rouges et d’entrechoquer ses castagnettes, ils se retrouvaient tous les deux et passaient le reste du week-end ensemble. Il l’avait découvert au cabaret et c’est la grâce et la beauté de Carmen qui avaient attiré Roméo. Comme avec les autres filles, cela aurait pu être un divertissement fugace limité aux seuls plaisirs du lit, s’ils ne s’étaient découvert un intérêt commun pour le militantisme, partageant des opinions bien ancrées à gauche. Tous deux étaient de farouches républicains, prêts à sacrifier leur jeunesse pour défendre une cause qu’ils pensaient être la seule pouvant permettre au peuple d’espérer une once de bonheur. Ils combattaient les idées et éprouvaient une haine profonde pour cette partie des politiques et militaires qui aveuglément s’étaient laissés séduire par la phalange nationaliste qu’avait fondée José Antonio Primo de Rivera quelques années plus tôt.

Nous étions alors au printemps 1936, les dernières élections venaient de porter au pouvoir les républicains au grand dam des fascistes, désormais sous la coupe du général Franco. Au début de l’été, un soulèvement eut lieu, les fascistes tentant un coup d’État qui échoua, mais la rébellion ne fut pas tuée pour autant ; le pays se trouvant alors livré à une guerre civile entre les deux camps avec des exactions abominables. L’Andalousie fut le berceau de cette rébellion qui peu à peu gagna les régions du nord avec pour les insurgés un intérêt tout particulier pour Tolèdo aux portes de Madrid.

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Chapitre 3

  Les réfugiés avaient dépassé Gérone et la fatigue n’en épargnait aucun. L’épuisement se lisait sur les visages et à travers leurs gestes...