Pour l’occasion, Roger et Louise avaient transformé la grande allée du chai pour l’adapter aux besoins de la soirée. Ils avaient dressé une longue table, car, en plus des vendangeurs, ils ne manquaient jamais d’inviter la famille et quelques voisins proches. À l’extrémité, ils avaient veillé à garder une place suffisamment grande pour y danser ; un électrophone sur une table pour faire office d’orchestre. Vicente s’était vu confier la responsabilité de l’alimenter en veillant, selon les recommandations de Louise, à ce que les choix de musique correspondent à l’ambiance du moment. De longs sarments avec du feuillage et des grappes de raisins couraient le long des poutres du plafond. Louise, si elle était pingre, ne lésinait pourtant jamais sur le budget de la gerbaude, car, par rapport aux amis, aux voisins et à la famille, c’était l’occasion d’afficher leur réussite. Elle avait réfléchi jusqu’au moindre détail voulant éviter ce grain de sable qui fait que la soirée se transforme en désastre, car elle avait gardé en mémoire cette gerbaude dans laquelle elle avait par mégarde, placé un voisin entre son épouse et sa maîtresse. Il y avait eu, après quelques verres de Tavel, un crêpage de chignon dont elle n’a rien oublié, alors depuis elle apporte un soin et une attention toute particulière au plan de table. Pour la section de table réservée aux vendangeurs, nulle importance, elle se limita à indiquer des numéros : V1, V2, V3 … mais comme pour faire un clin d’œil à Luis et certainement se faire pardonner les reproches qu’elle lui avait faits et dont elle s’était aussitôt repentie, elle les avait placés l’un à côté de l’autre au centre des vendangeurs.
Pour ce dîner, elle avait, pour les entrées, préparé un buffet de charcuterie et de crudités dans lequel elle n’avait pas manqué de disposer en majesté le chorizo et le jambon Iberico, était-ce sans doute une autre galanterie envers les Espagnols. Roger s’était occupé du vin et avait installé sur une table, un peu à l’écart, un carteau de Tavel auquel chaque convive allait remplir son verre. Après les rouelles de porcs, que Louise avait choisies comme plat principal, Roger prit le micro pour faire un petit discours de remerciement où il ne manqua pas de lancer quelques boutades, pour entretenir l’ambiance. Il ne manqua pas son ami Lucien, qu’il avait déjà vu aller trois fois au tonneau et son cousin Leon, qui avait fait une belle tache de sauce sur sa chemise neuve et qui se faisait enguirlander par son épouse. Il n’épargna pas non plus ceux qu’il appela les deux tourtereaux, Sylvia et Luis disant :
— Ces deux-là, ils ne se sont jamais quittés ! paraît-il que ce serait pour un problème de langue ! un jeu de mots sur lequel Sylvia et Luis, qui possédaient suffisamment de vocabulaire pour en saisir le sens, furent les premiers à rire. Roger, fier de son coup, abandonna le registre des plaisanteries, pour évoquer la récolte qui était exceptionnelle, l’ambiance où l’humour avait dominé sans jamais nuire au rendement, le planning qui avait été établi par Louise et respecté à la lettre ; l’occasion pour lui d’envoyer un message de gratitude à son épouse. Il termina par les rituels remerciements avant d'être très copieusement applaudi. Vicente profita de l’atmosphère chaleureuse que Roger, par son humour, venait de répandre sur la salle pour lancer la musique afin que l’ambiance ne retombât pas. Il posa sur la platine le 45 tours de España Cañí et s’empressa d’inviter Louise, qui fut très sensible à l’attention révérencieuse qu’avait eue Vicente d’ouvrir le bal avec elle. Les couples se formèrent et il y en eut bientôt une vingtaine qui virevoltait gaiement sur cet air espagnol. Luis avait invité Sylvia qui, ce soir, avait revêtu une magnifique robe de vichy rose. Ils étaient magnifiques à voir, tantôt chahutant, tantôt échangeant des regards amoureux, car, ce soir, après les mots de Roger, ils n’avaient ni raison et ni envie de cacher leurs sentiments.
La soirée se poursuivit ainsi et déborda assez largement sur le lendemain. Roger ne laissa pas ses invités quitter la fête sans offrir à chacun un magnum du domaine de Pech de l’antépénultième récolte. Sylvia quitta Luis pour rejoindre sa famille d’accueil non sans échanger avec lui un dernier long baiser, comme ceux que les amoureux se font sur le quai avant que le chef de gare abaisse son drapeau.
Le jour suivant ce genre de fête est toujours difficile, tant pour le corps que pour l’esprit et celui-ci ne fit pas exception à la règle. L’ambiance était semblable à une orange que l’on vient de presser pour en extraire tout le jus. La musique et les rires s’étaient tus, le dortoir s’était vidé, chacun avait repris son train-train. Roger à la cuverie, surveillait la température du moût afin que la fermentation se fasse dans les meilleures conditions, Vicente et Luis remettaient en état la grande allée du chai où avait eu lieu la gerbaude, tandis que Louise nettoyait et rangeait la vaisselle du repas.
Luis, occupé à porter une table avec Vicente, profita de ce moment de proximité pour faire une confidence à son ami.
— Tu sais Vicente, je vais partir !
— Tu veux dire quoi, repartir, chez toi en Espagne.
— Oui, retourner dans la Ribera del Douro pour m’occuper des vignes. La guerre civile est terminée et je ne voudrais pas qu’en étant absent trop longtemps, ma place soit prise ; qui va à la chasse perd sa place comme on dit en France ! tu sais comme c’est dans les familles ! tu me comprends ?
— Oui, bien sûr ! Moi, j'ai un peu le même problème ! nous n’avons pas tant de vignes que toi et avec la guerre mon frère a perdu son emploi et depuis il travaille avec mon père. Je sais aussi que Victorio le fiancé de ma sœur, a déjà planté des jalons ! du moins, c’est ce que j’ai cru comprendre dans la dernière lettre de mon père !
— Et Sylvia ?
— Elle vient avec moi ! Elle n’a plus de famille, et elle a pris gout au travail dans les vignes. Et puis, je crois que nous sommes vraiment amoureux, elle autant que moi. Si on se marie, je t’appellerai pour être mon garçon d’honneur !
— D’accord ! ça sera avec plaisir !
— Tu pars quand ?
— Demain ! il y a un train pour Perpignan à 9 h 48 ; je demanderai à Roger de me conduire à Roquemaure. Sylvia me rejoindra à la gare. Tu n’imagines pas comment je suis heureux !
— Si, je vois ! j’espère connaitre cela un jour ! tu en as parlé à Roger ?