dimanche 4 janvier 2026

Chapitre 3

 

Les réfugiés avaient dépassé Gérone et la fatigue n’en épargnait aucun. L’épuisement se lisait sur les visages et à travers leurs gestes lents, on pouvait deviner leur souffrance et leur lassitude.  Il y avait dans le groupe un vieillard nommé Ernesto, dont la santé devenait bien précaire depuis quelques étapes ; il ne mangeait pas, buvait très peu et avait depuis quelques jours de fortes diarrhées. Lorsque apparurent les premiers symptômes, on l’installa dans le chariot allongé sous d’épaisses couvertures pour le protéger du froid et de la pluie. Traversant la grande ville de Lérida, Rosa, son épouse le fit examiner par une pharmacienne qui diagnostiqua une dysenterie et lui administra quelques médicaments pour espérer atténuer le mal et à minima éloigner la fièvre. Elle n’avait pas caché que son état était préoccupant à tel point qu’il fallait craindre le pire dans les prochains jours, et, malheureusement le pire ne se fit pas trop attendre. Ce jour-là, alors que le groupe avait atteint le petit village de Camallera et n’était plus qu’à une enjambée de la frontière, Vicente avait déniché une bergerie pour y passer la nuit. Il fallait partager l’espace avec une centaine de têtes de bétail, mais, dans cet exil, qu’espérer de mieux que de pouvoir dormir dans la paille avec la chaleur des animaux ? Jusque-là, rarement, ils avaient connu de telles conditions et pourtant, c'est la nuit qu’a choisi Ernesto pour quitter ce monde. Vers minuit il fut pris de violentes convulsions et rapidement perdit connaissance avant de lâcher un dernier râle. Rosa, qui avait été infirmière, n’était pas aveugle ;  en voyant l’état de santé d’Ernesto et la vitesse à laquelle il se dégradait, elle avait, depuis les premiers jours de leur fuite compris que cette issue était inéluctable, que jamais il ne verrait  la France ; la seule chose qu’elle ignorait était le lieu où cela se produirait et c’était ici, à Camallera, un bourg de quelques centaines d’habitants dont la plupart ont fui et franchi la frontière depuis belle lurette, ne laissant ici ni prêtre pour bénir le corps ni menuisier pour assembler quelques planches en guise de cercueil. C’est encore Vicente qui coordonna les opérations, non pas parce qu’il était le seul à savoir-faire, mais parce que, depuis le départ, il avait endossé assez naturellement l’habit de « patron ». Si Luis lui venait en aide, ce dernier n’était jamais à l’initiative, ne voyant pas que là, il fallait aller au secours des chevaux pour franchir une difficulté ou qu’ici un enfant était épuisé et qu’il convenait de le prendre sur ses épaules quelques kilomètres, le temps qu’il reprenne vie.

Même si, pour une fois, le gîte avait été confortable, quant au petit matin le soleil apparut au-dessus des Pyrénées, personne ne se targuait d’avoir dormi comme un loir, la plupart n’ayant pu trouver le sommeil. Le décès du pauvre Ernesto avait eu pour conséquence de chambouler les espoirs de chacun, car tous prenaient soudainement conscience qu’ici la vie ne tenait qu’à un fil et qu’il pourrait y avoir d’autres Ernesto dans les prochains jours. Álvaro, le berger qui avait gentiment offert sa bergerie, habitait dans une maison attenante. Dès qu’il vit que sa maison prenait vie, que de la cheminée sortaient les premiers panaches de fumée, Vicente alla frapper à la porte. L’homme lui ouvrit et, après les salutations d’usage, Vicente engagea la conversation.

— Nous avons eu un problème cette nuit ! Ernesto, le vieillard que vous avez vu hier sur le chariot, est décédé dans la nuit.

— Je ne suis pas trop étonné, répondit Álvaro ; je ne l’avais pas vu très gaillard !

Vicente comprend bien les commentaires du berger, mais ce n’était pas la réponse qu’il était venu chercher, alors, tout en se grattant la tête, il poursuit :

— Pour le corps, comment peut-on faire ?

— Je suis seul au village, hormis quelques franquistes dont il faut se méfier. Avant-hier, deux réfugiés ont été tués tout près d’ici par des bombardiers italiens. C’est moi qui les ai enterrés. Je vais vous montrer, c’est au pied du talus, tout près de la route. Il y a de la place à côté, vous pourrez l’enterrer là, personne ne vous cherchera des histoires. Je vais vous prêter des pelles et des pioches. Le sol est assez tendre à cet endroit, il n'y a pas eu de gelée cet hiver. Inutile de creuser trop profond, on ne viendra pas voler ce pauvre homme ! Pendant que vous creusez, je vais faire une croix ; elle ressemblera à celles que j’ai plantées sur les fosses de ces deux malheureux.

— Il y a un ayuntamiento (mairie) où nous pouvons déclarer le décès ? Interroge Vicente.

— Vous voulez rire ! Tous ces gens de l’ayuntamiento se sont sauvés les premiers. C’était tous des républicains, comme la plupart des habitants du village. Alors, pour l’état civil, ça attendra bien la fin de la guerre, si elle finit un jour ! Attendez-moi quelques instants, je vais vous chercher le matériel.

 Álvaro revint quelques minutes plus tard avec deux pelles et deux pioches.

— Venez avec moi, je vais vous montrer l’endroit ; c’est tout près d’ici !

Vicente suivit Álvaro qui le guida à l’endroit où il avait enfoui les deux malheureux. C’était en bordure du chemin qui conduit à Vilopriu à proximité de l’école communale ; un endroit tout en herbe où, il y a seulement quelques mois, les enfants du village venaient jouer au ballon. Il y avait effectivement deux petits monticules de terre fraîchement remuée et, sur chacun, une croix faite de deux planches de bois sommairement assemblées avec des prénoms gravés sur la partie horizontale : Paco pour l’un et Alicia pour l’autre.

— C’était un couple ! précisa Álvaro. Ils n’avaient pas plus de trente ans. Je les ai vus mourir sous mes yeux. Souvent il y a des avions, des Italiens, qui surveillent la frontière qui est à moins de soixante kilomètres d’ici, et, plusieurs fois par jour, ils bombardent les sentiers qu’empruntent les réfugiés. Avant-hier matin, je les avais entendus venir du côté de Gérone et en même temps, j'ai aperçu ces deux jeunes qui traversaient le village. J’ai crié « cachez-vous » et je me suis précipité dans la bergerie. J’ai entendu le crépitement des mitrailleuses, puis le bruit des avions s’est éloigné vers le nord et, lorsque je suis ressorti, j’ai vu les deux corps au milieu de la chaussée. Il n’y avait plus rien à faire pour eux, il y avait du sang partout.

Puis Álvaro indiqua de la main un petit espace plat juste à gauche de la tombe de Paco.

— Voilà, vous pouvez creuser ici !  Appelez-moi lorsque vous mettrez le corps en terre, je vous donnerai un coup de main ! Pour l’instant, je vais préparer une croix. Il s’appelait comment votre camarade ?

— Ernesto ! répond Vicente.

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Chapitre 3

  Les réfugiés avaient dépassé Gérone et la fatigue n’en épargnait aucun. L’épuisement se lisait sur les visages et à travers leurs gestes...